Théâtre le Ranelagh

Histoire

Théâtre le Ranelagh

Le château de Boulainvilliers

En 1722 le banquier Samuel BERNARD achète le château seigneurial de Passy pour sa maîtresse Madame de Fontaine. Le domaine s’étend alors sur 8 hectares de la maison de Radio France jusqu’à l’avenue Mozart. En 1747, il devient le château de Boulainvilliers, en lien avec le futur titre du fils de Samuel Bernard, Gabriel Henri Bernard, marquis de Boulainvilliers.

Ce fils hérite du domaine et le loue à vie au fermier général Alexandre Joseph de La Pouplinière, féru de musique, grand mécène qui reçoit et héberge dans ce château les musiciens, peintres, sculpteurs et écrivains en vogue à cette époque parmi lesquels RAMEAU, VOLTAIRE, MARMONTEL, ROUSSEAU, STAMITZ, GOSSEC, VAN LOO, QUENTIN DE LA TOUR.

Le château de Boulainvilliers s’élevait au sommet de la colline de Passy, à l’emplacement de l’actuel Théâtre LE RANELAGH et des immeubles qui l’entourent. La Pouplinière n’avait pas le droit de par son bail de faire des travaux dans le château. Toutefois il obtint l’autorisation d’y adjoindre un salon de musique/Théâtre. Il y invita tous les étés RAMEAU (qui était par ailleurs le professeur de musique de sa femme) jusqu’en 1753. Puis il le remplaça à la tête de son orchestre par Stamitz en 1754 et Gossec en 1756.

Entouré d’auteurs, La Pouplinière ne résista pas au désir de le devenir lui-même. Il publia un roman, composa plusieurs pièces de théâtre qu’il faisait représenter dans son théâtre et bon nombre d’assez jolies chansons.
Ainsi Marmontel a écrit de La Pouplinière : « A son théâtre, car il en avait un, on ne jouait que des comédies de sa façon, et dont les acteurs étaient pris dans la société. Ces comédies, quoique médiocres, étaient d’assez bon goût et assez bien écrites pour qu’il n’y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en était d’autant plus assuré que le spectacle était suivi d’un splendide souper, auquel l’élite des spectateurs, les ambassadeurs de l’Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étaient invités. »

La Pouplinière mourut le 5 Décembre 1762.
Le nouveau locataire du château est Louis Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre. Très affecté par la mort de sa femme en 1754 et celles de 4 de ses fils en bas age, le duc y mène une vie retirée, mélancolique, absorbé par la dévotion et la charité, une vie à l’opposé de celle de La Pouplinère. Le théâtre/salon de musique est abandonné.
Il meurt en Normandie en 1793, alors que la révolution française fait rage. Il fût le dernier locataire du château de Boulainvilliers.

Le château fût laissé à l’abandon pendant des années après la révolution. Et vers la fin du 19ème siècle les terrains furent lotis.
Vers 1890 Louis MORS et sa femme Alice décident de s’installer dans le quartier de Passy. Ils rachètent plusieurs parcelles de l’ancien château qui vont de la rue Raynouard jusqu’au 31 rue des Vignes pour y construire un vaste hôtel particulier.

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Louis MORS (1855-1917)

Louis Mors est un industriel qui a fait fortune dans le matériel électrique puis dans la signalisation ferroviaire. En 1896, Louis Mors et son frère Emile décident de se lancer dans la construction automobile.
En 1903 les voitures MORS deviennent rivales des Renault, Hochkiss ou Vauxhall. Elles brillent en compétition et deviennent rapidement les voitures à battre sur tous les circuits.

Tout comme La Pouplinière, Louis Mors est passionné de musique. Il crée une chaire de musicologie au Collège de France. Il collectionne les instruments de musique et souhaite mettre en valeur sa collection.
Il se fait donc construire un salon de musique à l’emplacement quasi exact de l’ancien théâtre de La Pouplinière. Ce salon donne sur la rue des Vignes et la rue des Marronniers.

Il confie la construction et la décoration de ce salon à Alban Chambon.

Alban CHAMBON

Alban Chambon est né à Varzy dans la Nièvre en 1847. Il a commencé sa carrière en faisant des moulages en plâtre imitant des boiseries, des sculptures. Puis il se lance dans l’architecture et l’ornementation et devient rapidement un spécialiste de la construction de théâtres.

La mode est aux salles de spectacles néo-hindous où les décors en plâtre moulé permettent des décors chargés à moindre coût. Chambon construira plusieurs théâtres de ce genre y compris en Amérique du Sud.

A Londres il construira cinq théâtres dont il ne reste plus aujourd’hui que le Garrick. A Paris, l’Eden Théâtre et le théâtre de la Bourse, tous deux disparus, à Amsterdam, le Parkschouwburg, le théâtre d’Ostende en Belgique ainsi que de nombreuses villas dans cette ville dont la plupart ont disparu sous les bombardements.

Bien sur ces réalisations n’étaient pas toutes de style néo-hindou.
Aujourd’hui, il est très connu en Belgique pour la construction de l’hôtel Métropole à Bruxelles, dont le restaurant merveilleusement décoré s’appelle l’Alban Chambon.

Le salon de musique de Louis MORS

En 1893 Louis Mors commande à Alban Chambon un salon de musique de style renaissance Flamande ainsi qu’une salle de billard et un vestibule. Pourquoi choisit-il Alban Chambon ? Il est possible que ce soit pour des questions de coût.

Chambon réalisait l’ensemble de ses décors dans ses ateliers à Bruxelles. Ainsi il mettait au point les moulures, les caissons, les colonnes, tous les éléments d’ornementation ; il les prenait en photo, envoyait la photo pour accord à son client, les fabriquait dans ses ateliers, numérotait les pièces et les envoyait en kit. Une équipe sur le chantier se chargeait de les monter ce qui réduisait considérablement les coûts.
Chambon travailla beaucoup avec le sculpteur belge Julien Dillens qui avait réalisé pour Mors six statues en bronze qui ornaient les piliers du salon de musique.

Par ailleurs, la Société d’électricité de Louis Mors lui permit de réaliser à moindre coût l’installation électrique du théâtre, tous les théâtres parisiens étant dans l’obligation d’électrifier leurs salles avant la fin 1899.

La vie du théâtre de Louis MORS

Il est difficile de reconstituer comment Louis Mors profitait de ce lieu merveilleux. Sur le fronton de la porte principale de la salle de théâtre il est écrit : « Pour moi et pour mes amis ». Nous avons peu d’éléments sur l’usage que lui-même, sa famille et ses « amis » en faisaient.

Il y a été joué le 26 Avril 1900 pour la première fois en France la version orchestrale de l’Or du Rhin, le premier des quatre opéras qui composent l’Anneau du Nibelung de Richard Wagner. Ce concert, dirigé par Camille Chevillard, chef d’orchestre des concerts Lamoureux, a remporté un franc succès. Le 11 Mars 1908 l’Arlésienne de Bizet a été représentée au profit d’une œuvre de charité.

Plusieurs opéras bouffe de Claude Terrasse, qui - pour certains - passe pour le successeur d’Offenbach, ont été représentés en 1910 dont "Chonchette", opéra bouffe en un acte sur un livret de Robert de Flers et de Gaston Arman de Caillavet et "La fiancée du Scaphandrier" sur un livret de Franc-Nohain.

Gabriel Fauré a vécu rue des Vignes à proximité de l’hôtel particulier de Louis Mors. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il ait eu des liens avec Louis Mors.

A la mort de Louis Mors en 1917, le théâtre est fermé et vers 1930 l’hôtel particulier des Mors est détruit pour faire place à des immeubles dans lequel miraculeusement le théâtre a été sauvegardé.

Le cinéma, puis le théâtre aujourd’hui

En 1931, la salle, transformée et agrandie, devint un cinéma d’art et d’essai, haut lieu cinématographique de la capitale fréquenté par des personnalités comme Gérard Philippe ou Marcel Carné, réalisateur du célèbre film "Les enfants du paradis", fréquemment programmé au Ranelagh.
Le théâtre s’est ensuite diversifié et chaque direction a favorisé d’autres projets mêlant divers arts : cinéma et expositions au temps d’Henri Ginet, ancien élève de Fernand Léger et d’André Lhote ; cinéma et théâtre sous Claude Condroyer et Micheline Daguinot, qui programmèrent entre autre "La cantate à trois voix" de Paul Claudel, une mise en scène de Jean-Pierre Dusséaux ; musique, cirque et théâtre sous la direction de Madonna Bouglione.
Aujourd’hui, Catherine Develay ouvre une nouvelle page avec une programmation principalement théâtrale et musicale, mettant en valeur l’acoustique de cette merveilleuse salle.

La salle actuelle qui contient 300 places a conservé son caractère, notamment par les boiseries en chêne sculpté qui garnissent son orchestre et ses balcons, surmontés d’un plafond décoré de caissons peints. La salle, par cet attrait architectural, a été inscrite en 1977 sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.